Maman est partie !

L’organisme qui intervient pour l’aide aux repas m’a appelée, personne ne pourra venir demain pour aider ma maman à manger. Vu sa fragilité, j’ai demandé à ce qu’on ne change plus d’intervenante. C’est donc moi qui irai ce samedi 24 septembre, une journée magnifique avec un ciel d’un bleu limpide. Lorsque j’arrive vers 18h15, ma mère a la tête sur le côté, elle respire très vite, ses mains sont sans tonus. Après avoir alerté l’infirmière, je commence à lui masser les mains. Ses pieds sont

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froids, ses ongles sont bleus. Son regard est absent, un œil à moitié fermé, l’autre dans le vague. J’ai l’impression que c’est la fin. L’infirmière arrive enfin 15’ plus tard et me confirme ce que je sais déjà. Elle la repositionne dans son lit, lui met un peu d’oxygène et la perfusion prescrite. Pas d’acharnement. L’infimière m’assure qu’elle ne souffre pas, me dit que je ne suis pas obligée de rester jusqu’au bout pour garder une bonne image de ma mère. Quelle bonne image ? Depuis des semaines, je la vois maigrir à vue d’œil et ressembler de plus en plus à une rescapée d’Auschwitz ! Je lui réponds que j’ai envie de rester, je ne sais pas combien de temps je pourrais, peut-être pas jusqu’à la fin…. Il est 20h00. Je continue de masser ma mère et de lui parler. Vers 20h45 arrive l’aide soignante de nuit. Elle me demande si ça va ? si je veux un thé ? Elle me dit de partir avant la fin. Je sais que je vais rester, petit à petit je me suis apaisée, finalement je me sens bien, à la place où je dois être : aux côtés de ma mère. L’infirmière repart et je reste à nouveau seule avec ma mère qui respire toujours en haletant sans pause entre expir et inspir. Mon impression de jeudi dernier était donc correcte ! Je n’avais réussi à lui faire boire qu’un demi verre d’eau, j’étais rentrée dévastée devant sa pauvre mine, persuadée qu’on allait m’appeler dans la nuit pour m’annoncer son départ.

 Je me met à respirer avec elle, lui dit qu’elle peut partir, l’encourage avec la respiration:  c’est bien, c’est exactement comme cela qu’il faut faire, c’est parfaitement ok qu’elle parte, elle va retrouver ceux qu’elle aime, mon père (c’est son anniversaire après demain), son frère, sa mère, son père, son amie et belle-soeur Linica, oui Linica elle aussi est partie la semaine dernière, je n’avais pas réussi à le lui dire. A ces mots, ma mère réouvre grand ses yeux, comme si elle comprend ce que je lui dis et que cela lui donne aussi l’autorisation. Je n’ai ni encens, ni huiles essentielles, ni Mozart, je la masse avec l’huile de soin de la maison de retraite, lui mets des chants sacrés, de l’opéra, ce que je peux trouver dans sa chambre. Je n’ai que ma présence et mon amour à lui offrir.

Je continue de respirer à son rythme, avec elle, lui dis de suivre la lumière, ses guides, où des personnes chères qui se présenteront à elle,  de ne penser qu’à l’amour, de ne pas avoir peur. Elle respire comme pour accoucher et j’ai vraiment le sentiment d’accompagner une naissance. Un départ ici, n’est-ce pas une arrivée de l’autre côté ?

Je chante « Que sera sera », même si ma voix s’enraye et mes yeux s’embuent. Je respire toujours avec elle sur ce rythme haletant en lui tenant la main qu’elle ne peut plus me serrer à la différence de jeudi. Petit à petit sa respiration se calme, devient plus lente, son regard surtout a changé, elle a levé les yeux au ciel, elle a poussé un petit cri à deux reprises et puis a respiré tout doucement encore une fois. C’est fini il est 23h06, est-ce vraiment fini ?  j’ai l’impression qu’elle respire encore, mais non, c’est son matelas ati-escarre qui bouge. L’infirmière et l’aide soignante de nuit arrivent la palpent, la stéthoscopent,  on entend encore son sang, elles ne sont pas sûres. Il y a des va et vient alors que je veux rester en silence encore un peu, me recueillir, finir de lui dire aurevoir, mais les aides soignantes ont besoin de la préparer et je sens bien qu’elle n’est plus là, elle a vraiment quitté son enveloppe terrestre. Je leur demande encore quelques minutes.

Je ne savais pas que j’aurais la force de l’accompagner jusque-là. Partager avec elle son départ m’a fait franchir un grand pas pour apprivoiser, un tout petit peu, l’ultime étape de notre voyage en incarnation.

Silencieusement je remercie ma mère, au-delà de m’avoir donné la vie, elle a toujours été à mes côté, même du fond de son lit, impuissante et diminuée, elle a continué à me donner des leçons de courage et d’amour. Je réalise que c’est grâce à elle que j’ai appris  à faire face aux pertes successives et à me concentrer sur l’essentiel : si on ne peut plus parler, on peut encore chanter, si la voix ne sort plus, on peut encore se toucher, se regarder, s’embrasser, se sourire et surtout être présent. Au final il restera toujours l’amour. C’est l’amour infini que je ressens pour ma mère qui m’a permis de l’accompagner jusqu’au bout ce samedi. Je peux partir enfin et rentrer chez moi infiniment apaisée malgré, la tristesse de  l’évènement.

 

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