Une journée en unité de vie protégée. Un jour sans fin ?

La journée commence par la toilette qui s’échelonne entre 9h00 et 11h30, puis à 12h00 vient le repas jusqu’à 13h15-13h30. Ensuite, les résidents sont installés au salon devant la télé. Certains déambulent, d’autres en fauteuil, ne peuvent pas se déplacer. Parfois on emmène ceux qui le peuvent à une animation située à un autre étage. Puis le goûter vers 15h30, suivi à nouveau de la télé ou de déambulation, puis le dîner à 18h30. A 19h30 certains sont au lit, les autres devant la télé ou déambulent encore.  L’équipe du soir a relevé celle du matin, bientôt ce sera la garde de nuit, les résidents déambulent toujours,  crient ou geignent, les plus heureux somnolent.

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C’est une journée difficile pour moi car je passe après mon travail, il est 18h00 quand j’arrive là. Dans le couloir je croise Mme G. :  » comment allez vous ? »  « ça va et vous, vous habitez là » me dit elle ? que répondre ? J’hésite entre un « non je viens voir ma mère » et je finis par répondre « Oui et vous » , « moi aussi mais plus bas, bon alors on va se revoir. » me dit-elle toute contente. « Oui bien sûr on va se revoir« . Conversation décalée, dans cet univers décalé. Je pousse la porte de la chambre et trouve ma mère arrimée à sa perf, le dos à plat contre le matelas, mais les cuisses à angle droit pour éviter que son sacrum n’appuye sur l’escarre. Elle est au lit depuis le matin, hier et avant-hier aussi et ce depuis des semaines. Son univers s’est rétréci à sa chambre à coucher. Elle n’est dérangée que par les allées et venues des aides soignantes. Hydratation, repas en chambre, retour du linge à ranger dans l’armoire, réapprovisionnement des couches de jour et des couches de nuit. Entrée intempestive d’un résident égaré à la recherche de sa chambre. Ma vie ressemble presque au film « un jour sans fin » quand je viens ici sans parler de celle de ma mère. J’ai l’impression de revivre la même séquence en boucle : comment va-t-elle ? est-elle bien positionnée,  souffre-t-elle, va-t-elle manger ?  Aller à la pêche aux informations, chercher un plateau repas, lui donner la becquée, lui tenir la main, masser la peau de son visage, ultrasèche et ses membres immobiles. Partir enfin déchirée de la laisser là.

Souvent j’ai un coup de blues en sortant de là, je sais que je ne pourrais pas venir tous les jours, sans me détruire le moral. Comment font les familles qui viennent quotidiennement voir leur parent ? Comment font les soignants ? Et puis je me rapelle que je nourris un circuit neuronal bien précis dans mon cerveau en déversant les substances chimiques auxquelles il est habitué : je suis accro à ma souffrance. Juste me souvenir de cela m’aide à prendre de la distance.

Dans le film « un jour sans fin » l’acteur principal semble bloqué dans le temps jusqu’à ce qu’il ait donné un sens à sa vie. A force de revivre cette même journée, il a une connaissance exacte de tous les événements qui la compose. Après les avoir subi un certain nombre de fois et avoir voulu fuir les éléments de cette journée, il utilise son expérience pour mieux connaître les personnes qu’il cotoie, les aider, apprendre et acquérir de nouvelles compétences. C’est à ce moment là que le temps reprend son cours et que ça se débloque !

Moi aussi j’aimerai fuir ce que je vois, mais si je fais le bilan, moi aussi j’apprends chaque jour, même si les journées se ressemblent, et même si j’aimerais mieux apprendre autrement ! Aller à la rencontre de toutes les personnes qui représentent le voisinage de ma mère, répondre avec bienveillance, ne pas juger, avoir de la gratitude pour les personnes qui s’occupent de ma mère. Oui c’est une belle expérience !

Quand à ma mère, quel sens cela-a-t-il pour elle ? Je ne le saurai sans doute jamais et peu importe.

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